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Marie Pénélope Péres devant une table avec des bols remplis d'argile blanche, verte, de poudre de rose et de rhassoul

Nos racines de sorcières – 2/3

By Témoignage No Comments

NOS RACINES DE SORCIERES 

2/3

Dans un précédent article, je vous ai parlé de la césure qui s’est opérée entre la pratique médicinale ancestrale des femmes d’un côté et la médecine académique naissante de l’autre. En effet,  l’accès aux études de médecine étant interdit aux femmes, toutes celles qui pratiquaient alors la médecine ancienne se retrouvèrent dans l’illégalité, exposées à la chasse aux sorcières.

Qui sont ces femmes qui utilisaient les « simples* » jusque-là ?

Le contexte est celui d’un peuple majoritairement paysan.

Ce peuple a le nez dans la terre et dans tout ce qui y pousse, tout ce qui y vit. Les clôtures n’existent pas encore autour des demeures, la terre est perçue comme un bien commun et ce peuple en extrait chaque jour de quoi assurer la vie et la survie. En plus des plantations, de l’élevage et du potager, leurs mains affairées ne s’arrêtent jamais de glaner, ramasser, récupérer. Les bois aux abords des hameaux et des villages sont parfaitement entretenus car la moindre brindille de bois mort est une ressource. Les écorces, les feuillages, les baies, les champignons, les racines, graines, glands, fleurs et fruits font intégralement partie de la vie domestique, que ce soit pour se nourrir, se vêtir, confectionner des ustensiles, des outils, se laver, brosser les toisons… et, bien évidemment se soigner.

Chaque femme, en tant que gardienne du foyer, est détentrice de recettes à base de « simples », transmises de famille en famille, pour prendre soin des siens.

Panier en osier rempli de baies

Elle connait les plantes qui poussent au pied de sa porte et sait en faire des remèdes de base pour soigner maux et blessures. Elle intègre quotidiennement herbes et racinages revigorants aux soupes qu’elle confectionne et au pain qu’elle cuit, qui forment l’essentiel des repas quotidiens.
Etre autonome, dans ces temps reculés, est une condition fondamentale à la survie, dans ce contexte, à peu près toutes les femmes du peuple cueillent et utilisent quotidiennement des « simples ».

Et puis il y a celle qu’on va chercher quand les remèdes domestiques ne suffisent plus.

tresse de d'aubépine

Elle, c’est la Sage-femme. Entendons-le dans le sens de l’époque, la femme Sage. Ses connaissances sont larges car, auprès d’autres femmes expérimentées elle a appris les gestes, les remèdes, les plantes et reçu tout ce que les femmes-sages se transmettent depuis des millénaires au sujet de la Vie et de la Mort. Elle a fait de l’art du soin le centre de sa vie et se déplace avec ses herbes médicinales auprès de ceux, celles, qui sont alités, leur prodiguant les soins médicinaux et les veillant autant que nécessaire. On se rend chez elle pour des conseils, lui montrer une blessure, s’assurer que le petit pousse bien, on envoie les enfants l’assister lors des périodes de cueillettes, on troque et on lui rend des services en échange de ses soins… elle fait partie intégrante de la communauté.

Elle est un pilier dans la vie des femmes qui trouvent auprès d’elle un soutient fondamental pour traverser les turpitudes, les naissances et les morts de leurs existences de mères et de femmes.

Si elle entoure l’enfantement de tous ses soins, qu’elle soutient de ses potions celle qui n’arrive pas à concevoir, elle instruit aussi du fonctionnement de son corps celle qui veut limiter ses grossesses, fournit des plantes anticonceptionnelles, et dans certains cas, pratique l’avortement.

La plupart de toutes ces femmes –ainsi que ces hommes du peuple- sont illettrées.

Elles ne lisent donc ni la bible ni aucun livre, mais vivent en bonne entente avec les saints, les symboles et les images qui ornent les églises. Elles ont intégré le christianisme à leur vie quotidienne de façon simple, trouvant une multitude d’analogies parlantes avec le fond encore très païen de leurs visions pragmatiques de la vie.
Aussi durant tous les siècles précédents, ce n’est pas contre ces paysannes occupées à survivre que l’Eglise eût matière à affrontement. Elle avait jusque-là bien d‘autres chats à fouetter…
Mais l’Ordre des médecins, fraîchement établit, va lui fournir des arguments pour braquer la grande Inquisition sur ces petites femmes soignantes.

Pour l’Ordre des médecins, rejoint par l’ordre inquisiteur de l’Eglise*, ces femmes sont ennemies

Chat à la fenêtre
La Fontaine de Beleveau
Rayon de soleil dans un jardin qui éclaire une spirale au sol

Elles portent atteinte à leur autorité, car le peuple à bien plus confiance en elles qu’en tout autre. Casser leur pouvoir ancestral se fera alors de deux manières, premièrement en les éliminant de leur tissu social, deuxièmement en anéantissant leur crédibilité auprès du peuple. Ad Vitam Aeternam.

On rédigea un manuel de l’inquisiteur, le Malleus Maleficarium*, qui allait, durant plusieurs siècles, servir ce vaste projet. L’argument de choc, qui vise dans un premier temps à les soustraire au monde, figure dès la première page, dès la première ligne, le voici :

« Nul n’a fait plus de tort à la foi catholique que les Sages-femmes : elles calment les douleurs de l’accouchement alors que celles-ci sont une punition de Dieu pour le pêcher d’Eve ; elles vont à l’encontre de la volonté divine en pratiquant le contrôle des naissances et l’avortement. »
La suite du manuel soumet la femme à toute une série de questions, entrecoupées de séries de tortures, visant à établir sa relation avec le diable et son statut de sorcière. Les réponses étant elles aussi déjà écrites, l’issue du procès ne fait aucun doute.

La terreur et la manipulation engendrant son lot de délation, de nombreuses personnes, y compris des enfants, périrent en même temps qu’elles, sur les bûchers.*

L’autre nom pour Malleus Maleficarium est le marteau des sorcières. J’aime bien en retourner le sens, et dire que c’est le marteau avec lequel on a fait entrer l’idée de la sorcière dans la tête des gens !

Il faut dire que c’était une idée de génie, qui a très bien fonctionnée ! Dans un prochain article je vous parlerai des éléments de la pratique ancestrale des femmes qui ont été détournés pour créer le personnage de la vilaine sorcière.

On peut imaginer combien le traumatisme fût puissant.
En quelques générations de tortures, de terreur et de bûchers, ces transmissions féminines vieilles de plusieurs milliers d’années furent déracinées du quotidien.
On y a tous beaucoup perdu.

Les femmes, en première ligne, y ont perdu ce quelque chose d’indicible, de si fondamental, que je nommerai leur souveraineté, à défaut d’un terme plus juste. J’entends par là, la souveraineté sur leurs organes génitaux, la souveraineté sur leur ventre, sur leur sexualité. La souveraineté non pas sur autrui mais sur soi-même.

Sans ce sentiment naturel de souveraineté, au centre de soi, nous devenons dépendantes. Affectivement, socialement et spirituellement dépendantes. Alors – et j’en reviens au point de départ du premier article – nous attendons qu’on nous donne la permission. La permission d’utiliser les plantes médicinales, la permission de se soigner soi-même, la permission d’enseigner, la permission d’enfanter à quatre pattes, la permission d’accoucher chez soi, la permission de crier, la permission de gérer soi-même sa contraception, la permission d’avorter, la permission de dire oui, la permission de dire non. Nous attendons d’avoir un diplôme, d’avoir une validation extérieure, d’avoir l’assentiment de nos pairs, de notre mari, de nos parents, du juge, du prêtre, du gourou, du maitre spirituel, du prof, du médecin.

Mais tout au fond de nous nous le savons, la seule permission dont on ait besoin, en vrai, c’est la nôtre. Et sa source se trouve toujours au même endroit, malgré l’oubli. Dans notre ventre !

Marie

Références

*(1) Les simples ou simples médecines, était le nom donné durant le Moyen-Age aux plantes médicinales.

*(2) En réalité le Vatican a assez rapidement émis des doutes sur le bien-fondé de la chasse aux sorcières. Ce sont les inquisiteurs eux-mêmes qui en ont pris l’initiative et l’ont menée à bien.

*(3) Le Malleus Maleficarium a été rédigé et édité en 1486, par deux dominicains allemands (Henrich Kramer et Jacob Sprenger).
Mis à l’index assez rapidement par l’église catholique. Néanmoins son succès fût grand auprès des catholiques et des protestants qui menaient la chasse aux sorcières, il fût largement utilisé par les inquisiteurs et maintes fois réédité.

*(4) la plupart mourraient durant les séances de tortures. Certaines moururent en prison, souvent empoisonnées. D’autres devinrent errantes, tous leurs biens confisqués, bannies de leurs villages. Nombreuses furent brûlées vives. (Les chiffres varient selon les sources, on estime à plusieurs milliers, sur environ 4 siècles)
Il est important de comprendre que la chasse aux sorcières a été lucrative, qu’elle a générée une économie, comme une entreprise.

Lectures conseillées

Sorcières, Sages-femmes & infirmières. Barbara Ehrenreich, Deidre English, éditions Cambourakis.
Femmes qui courent avec les loups. Clarissa Pinkola Estes.
Devenez amie avec votre ventre. Lisa Sarasohn. Editions Le courrier du livre.
Rêver L’obscur, Femmes, magie et politique. Starhawk. Editions Cambourakis.
La femme Shakti. Vicki Noble. Editions Véga.
Le trèfle de vie. Susun S Weed. Editions Mamamélis.
Une sorcière des temps moderne. Rina Nissim. Editions Mamamélis.
Les secrets de la sexualité féminine. Maitrayi D. Piontek. Editions Le courrier du livre.

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Les mains de Marion attrapent deux bols d'argile blanche et de poudre de rose

Nos racines de sorcières 1/3

By Témoignage No Comments

Nos racines de sorcières

Marie Pénélope Péres devant une table avec des bols remplis d'argile blanche, verte, de poudre de rose et de rhassoul

Je suis partisane d’une réappropriation de l’usage des plantes médicinales en mode sorcière !

Dans cette démarche, que je ne suis pas la seule à avoir adoptée, l’apprentissage se passe par :

Le faire ensemble, l’oralité et l’usage dans la vie quotidienne.

Tout en cueillant, tout en fabriquant, tout en essayant les remèdes pour solutionner des maux du quotidien, mine de rien, nous nous exposons à de vraies réflexions sur ces plantes que nous avons entre les mains.

A travers l’expérimentation, nous apprenons à tenir compte de notre corps, des signaux qu’il émet, de son langage. Nous aiguisons notre capacité à observer et à ressentir. Nous déduisons des choses et les comparons à d’autres expériences. Nous écoutons les résultats partagés par d’autres personnes. Nous cherchons à améliorer un remède ou une façon de procéder. Nous laissons de côté ce qui visiblement ne fonctionne pas pour nous. Les énigmes que nous rencontrons nous poussent à la recherche d’information. Parfois alors notre quête prendra mille détours ! Et nous voilà parties à fouiller dans l'herboristerie, l’anatomie, la biologie du corps humain, la botanique et parfois même l’ethnobotanique, le symbolisme ou l’anthropologie… Bref, finalement, un véritable voyage au cœur des connaissances acquises au fil des générations, sur l’humain et le monde dans lequel -et grâce auquel- nous vivons !

C’est une démarche d’investigation, qui prend sa source dans l’expérience, l’observation. La théorie vient après, si elle est nécessaire, quand elle est nécessaire.

A mon sens, c’est d’ailleurs la base de la démarche scientifique ! Cette façon de faire, empirique, a fait totalement partie de la vie des femmes pendant des millénaires, jusqu'à la renaissance, moment où ont été fondées les premières universités de médecines, réservées exclusivement aux hommes.

C’est à partir de ce moment qu’un gouffre s’est ouvert entre la pratique médicinale des femmes et la médecine académique.

Moment charnière dans notre Histoire, l’interdiction faite aux femmes à utiliser et soigner avec les plantes médicinales a été un puissant levier qui a autorisé et facilité l'expansion de la chasse aux sorcières, lui donnant une forme de légalité sociale qui dépassa largement la cause religieuse. La pratique empirique, accumulée par des générations et des générations de femmes, transmise oralement dans les cuisines et chantée à travers les champs pendant des millénaires, s’est tue, au pied des bûchers. Les universitaires et les médecins en ont compilées les bases fondamentales dans des livres, écrits et signés par eux. S’attribuant telle ou telle recette pratiquée depuis la nuit des temps par celles qui les ont portés, nourris et soignés. Jamais il ne sera fait mention de leurs sources. En revanche, encore aujourd’hui, en 2018, la médecine académique –par l’intermédiaire de certains médecins- continue d’intimider les femmes et de les rendre vulnérables. Ce gouffre, ouvert il y a plusieurs siècles, ne s’est pas tout à fait refermé. Trop d’inconscience collective demeure encore. Et il me semble que c’est loin d’être anodin, si c’est particulièrement dans le domaine de la gynécologie et de l'obstétrique que l’on peut constater tant de gestes médicaux violents, intrusifs, inutiles, où le dénis, le mépris et l'humiliation sont monnaie courante...

Je suis donc partisane d’une herboristerie en mode sorcière, qui replace l’expérience au cœur de son savoir. Et j’encourage toutes les femmes qui en ressentent l’envie dans leurs entrailles à oser suivre leur élan :

C’est un élan de vie, de réappropriation d’un vaste territoire féminin instinctif, et, certainement, de guérison de l’inconscient collectif.

*Image non contractuelle

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Uterus blanc imprimé en 3D au creux d'une main avec une rose rouge

Mon avortement et moi

By Témoignage 13 Comments

Mon avortement et moi

Ou comment j'ai pu ritualiser mon avortement et le vivre sereinement.

Un jour je me suis demandé quelles étaient mes deux plus grandes peurs en tant que femme.

Mon premier est d'être violée.

Combien d’hommes se sont déjà posé cette question ? Combien d’hommes ont déjà eu peur le soir en rentrant chez eux après une joyeuse soirée de se faire violer ? Au point de regretter d’être là dans la rue, dans le noir, de sentir son ventre se nouer d’appréhension. De se dire mais quelle idiote !

Mon second… De tomber enceinte, ou plutôt d’avorter.

Combien d’hommes ont déjà avorté ? Pourquoi n’existe-t-il pas de mot pour eux ? Quand je questionne mes amis, je ne sais pas comment l’exprimer. Car après avoir avorté, je me suis rendue compte que c’était déjà arrivé à bien plus d’amies et d’amis que je ne le pensais.

Uterus blanc imprimé en 3D avec une rose rouge
Uterus blanc imprimé en 3D au creux d'une main avec une rose rouge en bouton

J’ai avorté il y a deux ans.

Peut-être que je ne devrais pas vous le dire, qu’en lisant ces lignes vous déciderez de ne plus jamais venir sur ce site, de nous boycotter. Ou peut-être que non, même si vous êtes contre l’avortement.

Ou peut-être encore que vous vous reconnaîtrez dans mon histoire ou que vous vous projetterez à ma place.

Si il y a quelque chose de pire à dire que le fait d’avoir avorté, c’est de dire que pour moi ça a été une expérience positive. Oui ça a été triste, oui j’ai beaucoup pleuré, culpabilisé mais aujourd’hui je me sens plus sereine. C’est une épreuve qui m’a fait mûrir et surtout prendre conscience que je souhaite devenir maman un jour. C’est peut-être pour ça que je suis tombée enceinte, que j’ai inconsciemment fait cet écart.

Pour répondre à cette question angoissante que je me posais à la veille de ma trentaine : Est-ce que je veux oui ou non avoir des enfants ?

J’en étais pas sûre et le fait de ne pas savoir m’angoissait. Ça fait partie de mon caractère, j’aime les choses claires. Les situations claires même si ça fait parfois mal.

Bref retournons un peu en arrière.

Je travaillais sur un projet de film documentaire nommé lui aussi Rites de Femmes.

J’étais en train de filmer en Bretagne Lydia Vasquez, une magnifique femme, qui travaille sur le féminin sacré (FreeMoon), quand j’ai reçu l’email de M. qui avait soutenu ma campagne de crowdfunding sur Ulule :

Bonjour,

J’ai reçu votre mail [newsletter] aujourd’hui et j’apprends ce soir que je suis enceinte. […]
Je me dis que c’est peut être la vie qui me pousse à donner un autre regard sur l’avortement car plus que tout je ne souhaitais pas revivre cela (vécu il y a trois ans et demi)… mais lorsque je l’ai su ce soir, j’ai repensé à votre mail de tout à l’heure…

La première fois m’a été très difficile, quand je l’ai appris j’étais en voyage et ne pouvais faire aucune démarche, j’ai donc vécu avec cet embryon, comme une femme enceinte… et qui plus est, je me questionnais beaucoup quant au fait de le garder, c’était mon compagnon qui le refusait. Et je me sentais du même coup “rejetée”. […]

Mais j’ai mis 3 ans à faire le deuil de cet événement… Ce printemps… En plantant un arbre à l’endroit où j’avais déposé dans la terre le placenta. […]

Je suis jeune (23 ans) et pourtant dans mon entourage j’ai entendu tellement et tellement d’IVG, vécues de tellement de manières différentes… En catastrophe, en indifférence totale, ou en évènement merveilleux qui fait parti de la vie.

N’ayant pas du tout été soutenue la première fois par mon compagnon, j’avais beaucoup de “rage” et de colère… J’en ai tellement parlé à mon frère qu’il a compris l’importance du rôle de l’homme dans ce passage de la vie d’une femme… Ainsi, cet été, sa copine… a aussi avorté…

Du coup, il a fait des kilomètres pour venir la voir, lui a offert des fleurs et (je trouve ça très beau), a embrassé son ventre en signe de bienvenu, de respect et d’acceptation de la situation et de la vie qui se manifeste, sans pour autant souhaiter le garder. De son côté sa copine, était décidée dès le départ à ne pas le garder, elle a décidé “de lui parler” (à l’embryon), lui dire qu’elle l’aimait, et qu’il pouvait repartir tranquillement. Le lendemain de son IVG, elle a senti des sensations différentes, senti que c’était fini même énergiquement parlant (son père a fait du Reiki également)

[…] En tout cas, une femme sur huit à recours au moins une fois dans sa vie à une interruption de grossesse (avortementivg.com) soit 200 000 IVG en France… (sur le site du ministère les calculs statistiques sont différents et s’élèvent à une femme sur trois [https://ivg.gouv.fr/ et https://www.ined.fr)

Je pense que c’est une étape essentielle dans la vie de la plupart des femmes, si certaines IVG sont mal vécues, causent des dépressions, ne sont pas “réglées”, d’autres sont une source de “joie” si je puis dire ainsi et participent au chaos de la vie. Car l’avortement est en fait un processus naturel. Dans la nature, les animaux aussi avortent, j’avais lu d’ailleurs dans un ouvrage de Marcel Pagnol que les chèvres connaissaient une plante abortive et la mangeaient quand elles sentaient leur petit mal formé ou non désiré…

[…] Si je dois recommencer ce processus et bien soit… Et je me propose volontaire pour participer à votre documentaire…

J’en avais des frissons, c’était tellement beau de sa part de me faire confiance et de vouloir offrir ce cadeau aux femmes ! À travers mon film, je voulais parler des rites de passages féminins pour parler des tabou liés notamment aux règles et à la ménopause mais l’avortement l’est tellement plus que :

Je n’avais même pas imaginé, pensé une seule seconde au fait que l’on puisse faire un rituel pour celui-ci. Pour le marquer. Marquer cette étape, ce passage dans la vie d’une femme.

Uterus blanc imprimé en 3D avec le coeur d'une rose entouré de pétales rouges

Une dizaine de jours plus tard je suis allée filmer M. et son compagnon R. Il y avait tellement d’amour. Elle n’avait pas pu le faire à la maison, elle avait dû le faire à l’hôpital mais cette fois-ci R. l’avait accompagné.

Ils s’étaient enfermés dans les toilettes afin de se mettre nus, peau contre peau et d’accoucher l’embryon en faisant des position de yoga, d’accouchement naturel.

Ils avaient trouvé choquante l’idée de jeter dans les toilettes ce qu’elle avait expulsé et avaient recueilli le sang et les cellules. Ils l’ont enterré près d’un dolmen, avec un petit mot, une bougie et un rosier.

Finalement grâce à ce second avortement qu’elle ne voulait surtout plus revivre M. avait senti la blessure du premier se refermer.

Le lendemain de ce rituel, j’étais déjà à l’autre bout de la France en train de filmer un rituel de la ménopause. Toute la journée des femmes disaient au revoir en pleurant à la femme féconde qu’elles avaient été.

Le soir j’ai rêvé que j’allais à l’hôpital pour un mal de dos (que je traine depuis quelques années) et que la secrétaire me répliquait d’une voix aigre : “ pour les femmes enceintes ce n’est pas ici, c’est au premier étage”.

Réveillée en sursaut, le coeur battant, j’ai découvert que mes seins étaient lourds. J’étais enceinte, je ne m’y attendais pas mais je l’ai de suite su.

Sur la route du retour, quelque part entre la Bretagne et Toulouse je devais m’arrêter pour dormir chez une amie que je n’avais pas vu depuis trois ans. Vu l’état dans lequel je me trouvais, j’ai trouvé plus sain de rester sur cette idée, de ne pas faire toute la route d’une traite. Presque juste après m’avoir ouvert la porte, elle m’a annoncé les larmes aux yeux qu’elle essayait de tomber enceinte et qu’elle venait d’avoir ses règles. Et moi de m’effondrer en pleurs car justement ce matin-là, je ne les avais pas eu. Elle avait un test qu’elle s’était promis de n’utiliser que s’il devait être positif. Ce fut le cas pour moi.

Les danses contraceptives

C’était un cauchemar, j’avais honte, je me sentais coupable. Ça pouvait arriver à tout le monde sauf à moi.

Ce n’était pas possible, je ne pouvais pas être enceinte, j’avais envie de disparaître. J’avais rendez-vous dans la semaine avec une professeur de Yoga (que je remercie de tout cœur) qui enseignait les danses contraceptives pour mon documentaire. Je lui ai dit d’oublier le film, que j’étais enceinte. Un ami est venu me filmer lorsqu’elle m’a enseigné les mouvements. Après l’acte de M. je me sentais en quelque sorte responsable, “obligée” d’offrir moi aussi mon expérience aux autres (sachant que bien entendu les choix narratifs se feraient au montage du film). Après avoir esquissé les premiers pas je me suis directement mise à saigner et à pleurer (lire l’article sur les danses de la contraception). À partir de ce moment-là le cauchemar a pris fin car j’ai repris d’une certaine manière un contrôle sur moi-même, sur ma vie, mon corps. J’ai fait cette danse pendant trois jours (accompagnée d’une infusion que je me préparais). Pendant que je dansais et que je méditais, je me connectais au bébé. Sais-ton jamais, on ne sait pas quand est-ce que l’âme vient. Je lui envoyais de l’amour et lui expliquait pourquoi je ne pouvais pas le garder, que ce n‘était pas de sa faute. J’essayais d’être là avec lui. À la fin des trois journées, je saignais toujours mais pas “à flots”. C’était le dernier jour pour faire une IVG par voie médicamenteuse, à la maison. Sinon, si ça ne marchait pas “naturellement” je devrais me rendre à l’hôpital. Ça a été dur. S’il partait naturellement cela me déculpabilisait. C’est que c’était naturel, dans l’ordre des choses en quelque sorte. Mais… J’ai décidé que le plus important pour moi était tout de même d’avorter et de le faire à la maison. Quand j’ai pris le premier cachet (qui coupe les hormones) les pleurs, la culpabilité, m’ont à nouveau submergés.

Uterus blanc imprimé en 3D au creux d'une mainavec une rose rouge qui dessine une trainée de sang

Le papa...

J’étais triste car dans un sens je savais que j’aurais pu le garder. Je suis quelqu’un de stable psychologiquement (enfin je crois!), financièrement c’est la galère (RSA, Intermittence) mais pas non plus la misère, et le papa bien qu’il n’y en ai pas… J’aurais pu l’élever sans papa.

Le papa, petite parenthèse, était une très belle rencontre malheureusement trop lointaine géographiquement pour construire quoi ce que ce soit (sans même parler d’enfants !).

Je l’avais appelé dès que je l’avais su et il avait eu les mots juste pour m’accompagner du mieux qu’il pouvait malgré la distance. Je lui serais toujours reconnaissante d’avoir repris mes “je” pour les remplacer par le “nous”.

Ceci dit,  je crois que je me suis sentie encore plus honteuse d’être tombée enceinte “d’un amant”. Moi qui pensais être une femme libérée…

Bref j’étais incroyablement triste car je faisais ce choix car j’avais avant tout besoin d’abord de me réaliser. En tant que réalisatrice (c’est un comble !) de film documentaires. De vivre cette expérience pleinement avant de devenir maman pour pouvoir être pleinement maman justement. Et je sentais que je voulais l’être ! Maman ! Et j’espère bien que je le serais un jour. Reste cette question insidieuse, méchante, qui vient faire mal :

Et si ma punition, mon châtiment divin,  c’est de ne plus jamais réussir de nouveau à être enceinte ? Sans parler de rencontrer le prince charmant !

Deux jours plus tard une amie est venue filmer un petit rituel que j’ai fait lorsque j’ai à mon tour enterré mon bébé. Un quart d’heure plus tard alors que nous buvions un thé j’ai reçu un email du CNC (Centre National du Cinéma) : j’avais gagné une subvention pour mon projet de film !

Aujourd'hui

Je suis infiniment reconnaissante à la vie qui m’a montrée la voie et accompagnée durant tout ce processus mais aussi chaque jour. Je crois, du point de vue de mon expérience qu’il est vraiment important de pouvoir vivre le deuil de l’avortement, chacun à sa manière (vous pouvez lire notre manifeste ici sur notre position vis à vis des rituels et de l’écologie féminine). Que ce n’est malgré tout pas si anodin que ça et que tout serait tellement plus simple et plus beau si les femmes pouvaient être accompagnée dans l’amour.

Marion