
Comment une carte de tarot de Marseille tirée un soir au Chili a fini par devenir, des décennies plus tard, un tarot que j’ai co-créé avec l’illustratrice Lola Love Good. Voici l’histoire du Tarot du jardin intérieur — et de tout ce qui l’a précédé.
Une carte tirée au Chili : ma première rencontre avec le Tarot de Marseille
J’avais dix-neuf ans. Une nuit, un café enfumé et bondé, quelque part dans un quartier de Valparaiso, au Chili. Une femme que je viens de rencontrer et qui deviendra par la suite une grande amie, Soledad, qui étale un jeu de cartes devant moi et me propose un “tirage”.
Ma main glisse sur les cartes et en sort une. Je la retourne et la découvre : elle porte le numéro 17 et en bas est inscrit l’Étoile. Les couleurs sont très douces et au centre il y a une femme immergée jusqu’à la poitrine, sous un ciel étoilé, le visage offert au monde, en paix. J’entends presque les sons qui se dégagent de l’écrin de nature où elle se baigne. La communion de cet instant. Je me souviens de l’avoir regardée longtemps, sans comprendre ce qui se jouait. Ce n’était pas uniquement de la fascination visuelle — il y avait ce trouble particulier qu’on ressent devant quelque chose qui nous concerne profondément, sans savoir encore pourquoi.
À ce moment-là j’ignore tout du tarot et de son existence, jusqu’à cette nuit-là, où il est entré dans ma vie.
Alejandro Jodorowsky et le tarot de Marseille
De retour à Paris quelques mois plus tard, le “hasard” des rencontres-qui-font-faire-des-rencontres m’amène un mercredi soir de septembre dans un Dojo, du côté de Nation. Là, assise par terre avec d’autres, j’écoute un homme aux cheveux gris qui s’exprime avec un fort accent et plein de gestes, debout, au centre. Un vrai spectacle à lui tout seul ! Je n’ai pas compris grand chose à dire vrai, mais j’ai ressenti, à nouveau, ce sentiment particulier, qui m’indiquait que j’avais quelque chose à faire ici, même si je ne savais pas encore pourquoi exactement.
C’est de cette façon-là qu’a commencé un cycle de 4 ans, où chaque mercredi soir je me rendais dans ce Dojo suivre l’enseignement d’Alejandro Jodorowsky. C’était ce qu’il appelait son “cabaret mystique” ! Et, oui, ça résume assez bien l’extravagance de ces soirées, apparence derrière laquelle se tenait une transmission d’expérience d’une richesse rare. C’est le plus grand artiste performeur que j’ai pu côtoyer. Incroyable improvisateur, mais aussi érudit surprenant. Je l’ai vu crée in situ, là, avec nous, en total live, des passages qu’on retrouvera plus tard dans ses livres, ses films et ses BD !
C’est aussi là, avec lui, que chaque mercredi soirs je plongeais dans l’univers mystérieux du Tarot de Marseille.
Jodo n’apprenait pas le tarot, il n’écrivait pas de livres sur le tarot. Il vivait le Tarot et le Tarot l’habitait. Bien sûr il était une mine d’érudition, sur l’histoire, l’inconscient, les symboles, les traditions ésotériques, les courants philosophiques, la psychologie humaniste, l’Art… mais tout était vivant en lui, jamais cérébral. Il abordait tout par le prisme de sa créativité. Une créativité débordante, qui nous laissait tous bouche bée !
C’est aussi durant ces années (donc on parle des années 90) qu’il a entrepris un inimaginable travail de fouille dans les archives en France et en Europe, à la recherche des origines du tarot de Marseille. Ce travail colossal il l’a mené avec Philippe Camoin, héritier direct de la maison Camoin, imprimeur historique des jeux de cartes à Marseille. Ils ont abouti à l’impression d’un tarot “restauré”, avec pas mal de corrections d’erreurs accumulées au fil des siècles par l’industrialisation des procédés d’impression et retrouvé les couleurs symboliques d’origine, lorsque le tarot était peint à la main.
L’intérêt du tarot c’est en effet qu’il illustre l’évolution continuelle d’un être humain, grâce à ses symboles universels et aux personnages archétypes qui représentent nos forces et ressources intérieures. On raconte que ces cartes ont servi au cours du temps à transmettre une connaissance intérieure, “initiatique” – souvent réservée à l’élite – d’une façon détournée. Un peu dans l’esprit de l’éducation populaire, mais bien avant que ce concept existe !
À ce moment de ma vie de jeune adulte j’avais une soif de comprendre et de “réparer” certaines blessures. Je me sentais souvent coupée de moi, à côté de mes pompes. Alors, en parallèle, j’ai entamé un long processus en psychothérapie et suivi des formations sur l’interprétation des rêves selon Jung. Apports denses, riches, et exigeants, mais, malgré tout ce bagage, je n’arrivais pas à faire du tarot une ressource dans mon quotidien. Il restait intéressant — comme peut l’être un texte savant qu’on referme après l’avoir lu. Il stimulait ma tête. Mais il ne se passait pas grand chose dans mon corps.
Alors je l’ai mis de côté, pendant plusieurs années.
Le retour au tarot par le journal créatif
Y revenir, par un autre chemin
Le retour ne s’est pas fait par plus d’étude. Mais par la voie de l’imaginaire. J’ai découvert le journal créatif d’Anne-Marie Jobin, que j’ai pratiqué en autodidacte pendant 10 ans, puis j’ai suivi sa formation certifiante — et c’est là qu’un déclic s’est produit.
Ce que je vis dans mon journal c’est que chaque page blanche est une porte que je peux emprunter pour plonger en moi, recontacter ma liberté d’être et régénérer mon rapport au monde. C’est en faisant se rencontrer les trois langages que cette magie opère : l’écriture, le dessin, le collage. Alors j’ai commencé à me servir d’une carte du Tarot pour entrer dans une page, déclencher un collage, écrire, dialoguer avec la carte, dessiner, imaginer… j’ai laissé l’intuition spontanée et la créativité de l’instant guider mes explorations, et tout mon rapport au tarot à changé, quelque chose s’est ouvert, le dialogue avec la carte est devenu vivant, utile, en lien avec ma vraie vie, une porte vers moi-même.
Lola Love Good, l’illustratrice du Tarot du jardin intérieur

Lola, en plein dessin d’une “Nenette”, pour nos “cartes du corps” lors d’un stage d’immersion à Toulouse
Lola, je la connais depuis que nous étions voisines dans un hameau en Charente. Elle, enceinte de Myrtille, sa première fille. Moi, retranchée à la campagne avec Ambre et Joshua, mes deux grands, ados à ce moment. Nous partagions des sensibilités communes — l’écologie, l’alternatif, la créativité, l’humain — sans savoir encore ce que ça donnerait.
Puis Rites de Femmes a pris son virage numérique, et Lola est devenue la graphiste de tout ce que je créais : les fiches d’anatomie, les plantes médicinales, puis ses fameuses petites “nénettes”, devenues un peu la signature visuelle de mon univers. Elle a aussi vécu mes stages d’immersion à Toulouse — elle n’a pas seulement illustré le travail corporel que je propose, elle s’y est engagée, dans son propre corps à elle.
Un soir, de passage en Charente pour voir ma famille, je suis allée dîner chez elle. Elle venait d’emménager dans une nouvelle maison, au bord de la Touvre. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vues en chair et en os, alors on s’est raconté nos vies, sans compter les heures. Dehors, la nuit était étoilée. On entendait le chant de l’eau toute proche, les sons de la nuit.
C’est là, dans ce petit monde à elle, plein de sa créativité, qu’elle m’a montré une carte de tarot qu’elle avait illustrée.
Le coup de foudre a été immédiat. Comme si le tarot m’ouvrait tout grand ses bras, m’invitant dans son monde plein de sons, de couleurs, de gestes et de mystères. Sa patte — vivante, joyeuse, pleine d’énergie — incarnait précisément cette liberté nouvelle que j’explorais depuis des années avec le tarot : une immersion dans la carte comme dans un corps vivant, plutôt qu’une réflexion sur elle.
Créer un tarot illustré à deux mains
Et de cette nuit-là est né un projet. Un tarot de 22 arcanes majeurs, pensé comme une extension directe de la démarche qui nous a conduites, Lola et moi, à co-créer le livret du Jardin intérieur l’année passée.
Chaque carte devient une porte d’entrée vers soi, par la voie de l’ici-et-maintenant, qui fait de l’espace à notre créativité intuitive et spontanée. Je ne suis pas du tout dans une démarche prédictive, ni dans un usage arbitraire de la symbolique. La carte et sa force archétypale deviennent un miroir qui révèle. J’y fais dialoguer trois langages entre eux et avec la carte : l’écriture spontanée, le dessin intuitif, le collage. Aucun des trois seul n’ouvre un dialogue intérieur aussi riche que les trois ensemble.
Fidélité au tarot de Marseille, liberté de l’illustration
La tension qui guide chaque carte
Avec Lola, on discute beaucoup — et on va continuer à discuter, carte après carte — de l’équilibre à trouver entre sa liberté d’artiste et la charge archétypale que chaque lame doit continuer à porter. Notre intention commune, c’est que ces cartes respirent la beauté, l’énergie, la joie, la chaleur du vivant, la poésie. Mais on ne veut surtout pas édulcorer, lisser les archétypes, leur faire perdre leur force.
Alors on a trouvé notre équilibre : une grande liberté du côté de la colorimétrie, et une fidélité assez stricte à l’ambiance classique, presque médiévale, du dessin traditionnel — la posture des personnages, le style vestimentaire, la gestuelle, le décor.
Là où je reste très vigilante, c’est sur les détails symboliques. En ce moment, Lola travaille l’Impératrice, la carte trois. Je sais déjà que je vais lui demander d’ajuster la position du sceptre : il doit se tenir au niveau du bas-ventre, pas simplement près du bassin, parce que l’Impératrice porte en elle un alignement précis entre trois centres — le ventre et la zone du sexe, le cœur, la tête. Sa couronne dessine déjà la tête. Il reste à faire résonner le ventre et le cœur avec la même justesse.
Je travaille aussi, carte après carte, l’orientation du regard : des yeux fermés ou détournés pour les cartes réceptives, un regard direct et frontal pour les cartes actives. C’est une façon de faire circuler l’énergie sans un mot de texte.
C’est cette attention-là, carte après carte, qui façonne Le Tarot du jardin intérieur et son livret.
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