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Par césarienne

Je me souviendrai toute ma vie de ce moment. Je donnais la vie pour la première fois. J’avais 30 ans.

Ça ne se passait pas en salle d’accouchement.

Allongée sur la table du bloc je me sentais planante.

Effets de l’anesthésie locale + morphine. Un rideau bleu, devant moi, à hauteur de ma taille. De l’autre côté de ce rideau, un chirurgien et mon obstétricien. Un rideau bleu. De la lumière bleue. Et ses grands yeux bleus, à elle. Et ses mains chaudes qui enveloppent les miennes.

Elle, c’est ma sage femme.

Elle sait tout de l’histoire de cette grossesse. La surprise d’attendre non pas un mais deux bébés, le projet de naissance à domicile auquel il a fallu renoncer, puis l’annonce d’une césarienne quand il fût clair que les foetus resteraient bien calés, têtes en haut. Alors elle est là, à mes côtés, de toute sa présence de femme et de mère, qui comprend dans sa propre chair.

Elle me quitte quelques secondes pour déposer sur mon coeur mon petit garçon tout humide.

« Comment s’appelle-t-il ? »

«  Joshua. C’est Joshua. Bonjour mon bébé chéri. »

Elle l’emmène vite au chaud hors du bloc. Je respire, j’aspire la trace de ce bébé sur ma peau. Et soudain elle crie joyeusement « c’est une fille ! » Un tout petit corps tout rond est emmené à mes lèvres, le temps d’un baiser, et vite hors de la pièce.

« Ambre. C’est Ambre. A tout à l’heure ma toute petite. »

Quand mes doigts passent sur ma cicatrice en me savonnant sous la douche, c’est cette histoire que je me raconte à nouveau. La beauté de cette histoire. La profondeur de son regard. L’acceptation à laquelle j’ai pu accéder. La sérénité pleine, ronde, délicate, de ce moment. La confiance dont je me sentais remplie envers la vie, envers les médecins, envers mon corps. Dans mon souvenir, il me semble même percevoir une petite musique, alors que, c’est sûr, il n’y en avait pas ! Pourtant.. du violoncelle… Bon ça c’est peut être le double effet kiss cool de la morphine !!!

Je n’ai pas toujours pu me raconter cette version là de l’histoire. 

Il y a eu des périodes où j’ai été submergée par la fatigue et par les douleurs et alors les souvenirs de tout ce qui avait été triste, éprouvant, inquiétant, sacrifié, se donnaient la main et dansaient une sorte de sarabande tragique et sombre dans ma tête.

Ma cicatrice est l’endroit où mon corps conserve l’accès à toute cette histoire. Avec le temps, patiemment, j’ai appris à l’apprivoiser. Elle, la cicatrice, avec ses tissus abîmés et traumatisés. Et avec elle, tous les souvenirs de peine auxquels mon système nerveux systématiquement s’attachait, s’identifiait.

Mes pratiques d’auto-massage, de mouvement et de perception corporelle liées au journal d’écriture personnel ont été d’inestimables alliés. Tant pour rééquilibrer mon corps que pour ré- harmoniser mon psychisme. Les deux sont toujours liés. Ce qui est formidable à éprouver ! Et qui nous offre tant d’ accès pour interagir avec nous-même, prendre soin de nous, avancer, évoluer.

Je souhaiterais terminer ce récit en vous partageant un poème que j’ai écrit :

Mon ventre est …

Douce colline au paysage de mes hanches
Matin de printemps
Piquant désir,
Mon ventre est une serpente
Ondoyante et souple,
D’où la tendresse pourtant s’écoule
En flux de nacre et d’eau sucré

Ma peau ici s’étire à l’infini
Comme le drap que l’on ramène sur soi
Elle s’est allongée – pour envelopper les petits – blottis tous en moi

De cette extension de mon espace
J’aime suivre la trace
Douce colline – Tendres renoncements

Mon ventre est une colline
Au paysage de mes hanches
Illuminé d’un sourire
Poudré comme une Lune blanche

Ma peau flétrie qui s’étire jusqu’à l’infini
Est l’humble rose en moi
Au bouton tiède et fertile
Qui a pâlit pour donner Vie

Mon ventre est le silence
L’obscurité
Le refondement de toute vérité
L’origine
L’humus sacré.

 

Marie.

Marie Pénélope Péres

Author Marie Pénélope Péres

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