Je suis partisane d’une réappropriation de l’usage des plantes médicinales en mode sorcière ! Dans cette démarche, l’apprentissage ne passe pas par des manuels austères, mais par le faire ensemble, l’oralité et l’usage dans la vie quotidienne.
Tout en cueillant, en fabriquant et en essayant des remèdes pour solutionner les maux du quotidien, nous nous exposons à de vraies réflexions sur ces plantes que nous avons entre les mains. À travers l’expérimentation, nous apprenons à tenir compte de notre corps, des signaux qu’il émet, de son langage. Nous aiguisons notre capacité à observer et à ressentir.
C’est une démarche d’investigation qui prend sa source dans l’expérience et le sensible. La théorie vient après, si elle est nécessaire. À mon sens, c’est la base de la démarche scientifique ! Cette façon de faire, empirique, a fait totalement partie de la vie des femmes pendant des millénaires.
Qui étaient ces femmes qui prenaient soin des autres ? Et comment avons-nous perdu ce fil ?
Le temps des “simples” et des femmes de savoir
Le contexte de l’époque est celui d’un peuple majoritairement paysan, dont les mains affairées ne s’arrêtent jamais de glaner, ramasser, récupérer. Les écorces, les feuillages, les baies, les champignons, les racines et les fleurs font intégralement partie de la vie domestique pour se nourrir, se vêtir et, bien évidemment, se soigner. Chaque femme, en tant que gardienne du foyer, est détentrice de recettes à base de « simples » (le nom donné alors aux plantes médicinales), transmises de famille en famille. Être autonome est une condition de survie.
Et puis il y a celle qu’on va chercher quand les remèdes domestiques ne suffisent plus : la Sage-femme. Entendons-le dans le sens de l’époque, la femme Sage.
Ses connaissances sont vastes. Elle a fait de l’art du soin le centre de sa vie et se déplace avec ses herbes auprès de celles et ceux qui en ont besoin. Elle entoure l’enfantement de ses soins, fournit des plantes pour réguler les naissances et, dans certains cas, pratique l’avortement. Elle est un pilier absolu dans la vie des femmes.
La rupture : quand la médecine académique s’est construite sur notre silence
Ce mode de vie s’est brisé à la Renaissance, au moment où ont été fondées les premières universités de médecine, réservées exclusivement aux hommes.
Un gouffre s’est ouvert entre la pratique médicinale des femmes et la médecine académique. L’Ordre des médecins, fraîchement établi, vit d’un fort mauvais oeil ces paysannes dont le peuple loue l’efficacité. Pour casser ce pouvoir ancestral, on rédige un manuel d’inquisition : le Malleus Maleficarium (le « marteau des sorcières ») en 1486.
L’argument de choc, figurant dès la première page, vise à les éliminer :
« Nul n’a fait plus de tort à la foi catholique que les Sages-femmes : elles calment les douleurs de l’accouchement alors que celles-ci sont une punition de Dieu pour le péché d’Ève ; elles vont à l’encontre de la volonté divine en pratiquant le contrôle des naissances et l’avortement. »
En quelques générations de tortures, de terreur et de bûchers, ces transmissions féminines vieilles de plusieurs millénaires ont été violemment déracinées du quotidien. Les universitaires et les médecins en ont compilé les bases dans des livres écrits par eux, s’appropriant les recettes des femmes sans jamais mentionner leurs sources.
Ce gouffre ouvert il y a plusieurs siècles ne s’est pas tout à fait refermé. Encore aujourd’hui, la médecine académique continue parfois d’intimider les corps des femmes — et ce n’est pas un hasard si c’est particulièrement en gynécologie et en obstétrique que l’on constate encore tant de gestes médicaux intrusifs ou de déni.
La perte de notre souveraineté intérieure
Les femmes, en première ligne de ce traumatisme historique, y ont perdu ce que je nommerai leur souveraineté.
J’entends par là la souveraineté sur leurs organes génitaux, sur leur ventre, sur leur sexualité. La souveraineté non pas sur autrui, mais sur soi-même.
Sans ce sentiment naturel de souveraineté au centre de soi, nous devenons dépendantes. Affectivement, socialement et spirituellement dépendantes. Alors, nous attendons qu’on nous donne la permission :
- La permission d’utiliser les plantes,
- La permission de se soigner,
- La permission d’accoucher ou d’avorter,
- La permission de dire oui, ou de dire non.
Nous attendons un diplôme, l’assentiment de nos pairs, du mari, du médecin ou du sachant.
Mais tout au fond de nous, nous le savons : la seule permission dont on ait besoin, en vrai, c’est la nôtre. Et sa source se trouve toujours au même endroit, malgré l’oubli. Dans notre ventre.
Réinvestir son territoire intérieur avec LA MAISON
C’est précisément pour recréer cet espace d’autonomie, relier nos connaissances intimes et sortir des injonctions extérieures que j’ai imaginé LA MAISON Rites de Femmes.
Un espace ressource, vivant et sensible, pour renouer avec l’écoute de soi, comprendre son corps de l’intérieur et réhabiter sa souveraineté, pas à pas.
(Pour aller plus loin sur l’histoire de ces femmes soignantes, je ne saurais trop vous conseiller la lecture indispensable de “Sorcières, sages-femmes et infirmières : une histoire des femmes soignantes” de Barbara Ehrenreich et Deirdre English aux Éditions Cambourakis).


